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Plus nous nous élevons et plus nous paraissons petits à ceux qui ne savent pas voler...

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L’imagination est plus importante que le savoir.

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PATERSON, ou comment la poésie peut nous sauver de la banalité quotidienne.

(Séance de Ciné-philo le 12 mars 2017 à l’Entrepôt à Paris)

Qu’est-ce que la vie quotidienne ? Qu’entendons-nous par la simple quotidienneté ? Probablement une fastidieuse répétition de gestes, une innombrable suite des non événements qui finissent par enlever le goût de la vie, par éroder la puissance de l’amour et par user toute chose. Quotidien comme un bouledogue qu’il faut sortir tous les jours, pourrait-on dire, comme le bistrot après le travail.
Il y dans presque toutes les époques une révolte romantique, un désir de s’arracher à cet écoulement du tranquille ruisseau de la vie qui menace de devenir marécage. Les poètes comme Dante, Yeats ou Rimbaud incarnent la version héroïque de cet arrachement. Ou William Blake, dont Jim Jarmusch avait déjà fait l’évocation dans Dead Man (1995).
Mais où est-elle passée la poésie dans nos cultures ? Il y a certes, aujourd’hui encore un refus de la quotidienneté tranquille mais pas pour une plongée dans les abîmes du poétique, plutôt pour l’amusement et les stimulations, pour une hypertrophie des désirs et de la « performance ». Car peu se tournent vers la poésie pour cela. Combien de livres de poésie s’achètent aujourd’hui dans nos villes modernes ? Combien en lisons-nous par an ? Serions-nous encore capables d’accéder à la poésie ?
Et à quoi sert la poésie ? Voilà une question bien contemporaine ! N’est pas plus utile un travail, n’est pas plus nécessaire de conduire un bus, par exemple, que d’écrire des vers ?
Mais voilà. Au lieu d’affronter ces questions, le cinéaste nous invite à découvrir qu’il y a une autre poésie ; non celle des transports abyssaux, mais celle de l’écoute fine des vibrations de l’âme, de la réverbération d’un mystère à l’écume des phénomènes. Celle que l’on trouve dans les estampes chinoises et dans le haïku japonais, ou dans le jardinage, ou dans une certaine écriture et peinture américaine que nous est souvent étrangère.

Paterson

Another One
By Ron Padgett
When you’re a child
you learn
there are three dimensions:
height, width, and depth.
Like a shoebox.
Then later you hear
there’s a fourth dimension:
time.
Hmm.
Then some say
there can be five, six, seven…
I knock off work,
have a beer
at the bar.
I look down at the glass
and feel glad.
Et il y a encore une autre, celle de faire de sa vie elle-même un poème, une recherche constante d’expression, une construction esthétique, avec un style rien qu’à soi. Figure toujours discutée, sans doute jamais comprise car encombrée d’un intellectualisme trop lourd pour accéder au culot et à la simplicité que cette étrange option requière, avec une certaine dose d’inconscience.
Et puis, il y a encore l’amour. On est en plein lieux commun, pourrait-on penser. Mais l’amour est très souvent source d’inspiration de la poésie quand il est absent ou quand il fait souffrir. Une toute autre chose et un tout autre défi est quand l’amour est là, quand il est là jour après jour. Est-ce cela encore possible ?
Toutes ces questions peuvent être l’objet d’interrogations philosophiques, même des colloques, et nous aurons difficilement des conclusions convaincantes. Nous pouvons avoir aussi accès par cette œuvre cinématographique unique, une sorte de haïku, qui nous demande une grande sérénité intérieure pour en apercevoir la richesse, comme un bijou qui exige de l’acuité pour atteindre ses merveilles. Une sorte de bagatelle en mode mineur pour exalter l’imperceptible beauté des choses les plus banales, des vies les plus anonymes, des défis les plus intimes, où l’attention à l’autre, les gestes d’affection ne sont ni difficiles ni superflus. Même si c’est dans la ville d’un grand poète du passé, mais ennuyeuse à mourir, et qu’on porte son nom par une sorte de coïncidence malicieuse ou d’ironie du destin, oui, on peut conduire le bus de la vie quotidienne, faire des cookies, sortir son chien, passer au bistrot et dans un contexte modeste, loin du bruit et fureur de l’argent et la célébrité, et toucher par une poésie, pas forcément flamboyante, quelque chose qui restera à tout jamais ignorée du grand nombre. Nous accompagnons une semaine de la vie de ces êtres modestes et attachants, à leur façon magnifiques, tirés du néant par le désir d’introduire du beau dans l’existence. À sa façon, le ciné-philo participe au « printemps des poètes », par un débat autour de cette ouvre si subtile parmi le grand bruit cinématographique actuel.

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