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Plus nous nous élevons et plus nous paraissons petits à ceux qui ne savent pas voler...

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L’imagination est plus importante que le savoir.

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PATERSON, ou comment la poésie peut nous sauver de la banalité quotidienne.

(Séance de Ciné-philo le 12 mars 2017 à l’Entrepôt à Paris)

Qu’est-ce que la vie quotidienne ? Qu’entendons-nous par la simple quotidienneté ? Probablement une fastidieuse répétition de gestes, une innombrable suite des non événements qui finissent par enlever le goût de la vie, par éroder la puissance de l’amour et par user toute chose. Quotidien comme un bouledogue qu’il faut sortir tous les jours, pourrait-on dire, comme le bistrot après le travail.
Il y dans presque toutes les époques une révolte romantique, un désir de s’arracher à cet écoulement du tranquille ruisseau de la vie qui menace de devenir marécage. Les poètes comme Dante, Yeats ou Rimbaud incarnent la version héroïque de cet arrachement. Ou William Blake, dont Jim Jarmusch avait déjà fait l’évocation dans Dead Man (1995).
Mais où est-elle passée la poésie dans nos cultures ? Il y a certes, aujourd’hui encore un refus de la quotidienneté tranquille mais pas pour une plongée dans les abîmes du poétique, plutôt pour l’amusement et les stimulations, pour une hypertrophie des désirs et de la « performance ». Car peu se tournent vers la poésie pour cela. Combien de livres de poésie s’achètent aujourd’hui dans nos villes modernes ? Combien en lisons-nous par an ? Serions-nous encore capables d’accéder à la poésie ?
Et à quoi sert la poésie ? Voilà une question bien contemporaine ! N’est pas plus utile un travail, n’est pas plus nécessaire de conduire un bus, par exemple, que d’écrire des vers ?
Mais voilà. Au lieu d’affronter ces questions, le cinéaste nous invite à découvrir qu’il y a une autre poésie ; non celle des transports abyssaux, mais celle de l’écoute fine des vibrations de l’âme, de la réverbération d’un mystère à l’écume des phénomènes. Celle que l’on trouve dans les estampes chinoises et dans le haïku japonais, ou dans le jardinage, ou dans une certaine écriture et peinture américaine que nous est souvent étrangère.

Paterson

Another One
By Ron Padgett
When you’re a child
you learn
there are three dimensions:
height, width, and depth.
Like a shoebox.
Then later you hear
there’s a fourth dimension:
time.
Hmm.
Then some say
there can be five, six, seven…
I knock off work,
have a beer
at the bar.
I look down at the glass
and feel glad.
Et il y a encore une autre, celle de faire de sa vie elle-même un poème, une recherche constante d’expression, une construction esthétique, avec un style rien qu’à soi. Figure toujours discutée, sans doute jamais comprise car encombrée d’un intellectualisme trop lourd pour accéder au culot et à la simplicité que cette étrange option requière, avec une certaine dose d’inconscience.
Et puis, il y a encore l’amour. On est en plein lieux commun, pourrait-on penser. Mais l’amour est très souvent source d’inspiration de la poésie quand il est absent ou quand il fait souffrir. Une toute autre chose et un tout autre défi est quand l’amour est là, quand il est là jour après jour. Est-ce cela encore possible ?
Toutes ces questions peuvent être l’objet d’interrogations philosophiques, même des colloques, et nous aurons difficilement des conclusions convaincantes. Nous pouvons avoir aussi accès par cette œuvre cinématographique unique, une sorte de haïku, qui nous demande une grande sérénité intérieure pour en apercevoir la richesse, comme un bijou qui exige de l’acuité pour atteindre ses merveilles. Une sorte de bagatelle en mode mineur pour exalter l’imperceptible beauté des choses les plus banales, des vies les plus anonymes, des défis les plus intimes, où l’attention à l’autre, les gestes d’affection ne sont ni difficiles ni superflus. Même si c’est dans la ville d’un grand poète du passé, mais ennuyeuse à mourir, et qu’on porte son nom par une sorte de coïncidence malicieuse ou d’ironie du destin, oui, on peut conduire le bus de la vie quotidienne, faire des cookies, sortir son chien, passer au bistrot et dans un contexte modeste, loin du bruit et fureur de l’argent et la célébrité, et toucher par une poésie, pas forcément flamboyante, quelque chose qui restera à tout jamais ignorée du grand nombre. Nous accompagnons une semaine de la vie de ces êtres modestes et attachants, à leur façon magnifiques, tirés du néant par le désir d’introduire du beau dans l’existence. À sa façon, le ciné-philo participe au « printemps des poètes », par un débat autour de cette ouvre si subtile parmi le grand bruit cinématographique actuel.

UN PACTE DE GAUCHE, LE DÉFI HISTORIQUE. Une victoire est possible, c’est donc une responsabilité majeure.

Hamon MelenchonQuoi que l’on dise sur cette campagne présidentielle, elle présente un intérêt majeur : cela fait longtemps qu’il n’y avait pas une « fenêtre de tir » favorable à la victoire d’une vrai gauche. Certes, elle est aussi favorable à une possible victoire de l’extrême droite. Cela peut faire peur, mais la peur est vraiment très mauvaise conseillère en politique, elle justifie les choix timorés et les théories du « moindre mal » : Si pour éviter le triomphe de l’extrême droite il fallait soutenir un candidat social-libéral dont son expérience à la banque est censé palier à son manque total d’expérience d’élu, nous serions dans cette cas de figure détestable, de préférer la peste néolibérale au collera néofasciste.

Aujourd’hui, Benoit Hamon, Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot ont de propositions en grande partie convergentes, et en tout cas compatibles après quelques ajustements et négociations nécessaires dans toute construction d’alliance. S’il y avait une candidature unique PS, FI et EELV, il faut dire et bien l’assumer : cette candidature pourrait très vraisemblablement passer au second tour et ensuite l’emporter face à l’extrême droite.  Ce serait une victoire doublement symbolique et une vague d’espoir, d’enthousiasme et de jeunesse, de créativité et d’invention politique peut-être plus importante même que le moment 1981, puisque nous savons comment il est possible aussi de décevoir ces espoirs et nous serions prévenus. Il faut affirmer et assumer qu’aujourd’hui cette victoire est possible ! La possibilité réelle de victoire donne une dimension supplementaire de responsabilité. Et que ne pas tout faire pour qu’elle se réalise et ne pas être à la hauteur de ce défi c’est prendre une responsabilité que ni le peuple ni l’histoire ne sauraient pardonner. De rien ne servira de culpabiliser l’autre de l’échec des négociations.
Malheureusement, je crois que cette fusion ou alliance n’aura quand même pas lieu, chacun ira de son côté au casse-cou et l’élimination au premier tour sera assurée.
Parce que J-L. Mélenchon est à la tête d’un mouvement dynamique et enthousiaste qui prends de l’ampleur, il a un programme écologiste et de gauche très cohérent et il a fait jusqu’à présent une campagne très brillante, un sans-faute. Comment se désisterait-il au profit du candidat du PS, lui qui a été la bête noire et le pourfendeur de ce parti depuis 14 ans ?
Parce que B. Hamon a pris (même si pas dans la totalité) le leadership du PS qui est une énorme machine à fabriquer des élus locaux et a constituer une majorité de gouvernement (sans laquelle ça ne sert à pas grand-chose de gagner, d’ailleurs), il a vaincu brillamment aux primaires du PS et fédéré autour de lui une série de nouvelles têtes, évinçant les éléphants antédiluviens et provocant une mutation qu’on croyait presque impossible dans ce parti. Comment se désisterait-il au profit de celui qui a critiqué pendant 14 ans la majorité dont il a fait partie, même si son propos est de changer l’orientation de cette gauche-là. Le parti lui tournerait le dos sur le champ.
Et celles-là ne sont que des considérations politiques, ne tenant pas compte de la question des egos, de l’orgueil et de la passion du pouvoir qui opère indiscutablement chez les hommes politiques.
Donc ça ne se fera pas. Fin de l’histoire ?
Peut-être pas. Permettez-moi de montrer que ce n’est pas impossible de débloquer cette situation. Quelles seraient les conditions d’un tel accord que l’on voit s’éloigner comme l’horizon pour le bateau ivre de la République ?
D’abord, l’idéal serait refaire des primaires entre les deux candidats, mais cela n’est plus possible, le temps est trop court. Il faudrait donc au moins qu’il n’y ait pas du coude-à-coude dans les sondages, et que ces sondages soient vraiment crédibles et pas manipulés ni « corrigés » avec des critères douteux. Mais pourquoi serait-ce impossible que des chercheurs en sciences humaines et des instituts vraiment indépendants, des sociologues et mathématiciens s’y penchent sérieusement sur la question et réalisent de vais enquêtes ?
Melenchon, Hamon, Jadot. 2
Ensuite, il faudrait qu’un pacte solennel puisse être suscrit entre les deux candidats majeurs (Y. Jadot apportera de toute façons son env. 3% d’électeurs) selon lequel, si à un mois du premier tour, l’un décroche clairement derrière un autre (par exemple l’un est à 15% et l’autre à 11%, ce deuxième se désiste, le premier prenant l’engagement solennel de le choisir comme premier ministre immédiatement en cas de victoire. La suite de la campagne ce serait conduite par une sorte de tandem comme pour les élections américaines (Président et vice-président).
Comment garantir le respect d’un tel accord ? D’abord l’engagement serait signé par les deux candidats devant les électeurs. Ensuite, une sorte de comité de sages pourrait veiller et surveiller la procédure (composé par des personnalités proches de la gauche et hors de tout soupçon, comme par exemple Edgar Morin, Alain Tourenne, Robert Badinter, Ariane Mnouchkine ; ils fiscaliseraient aussi le processus d’enquêtes préalable).
Comme très probablement, si victoire il y a, il y aurait une assemblée constituante conduisant à une 6e République, ou, en tout état de cause, une réforme de la Constitution conduisant au mandat unique, le premier ministre serait, sauf accident majeur ou échec, le « candidat naturel » au terme de cette mandature.
Voilà. Un accord honorable pour tous.
Alors des millions de personnes, des jeunes, des déçus de la politique, de militants de toujours et des nouveaux se ressembleraient pour donner un élan magnifique à cette campagne éclair, la menant à une victoire éclatante, ce qui changerait fort probablement le rapport de forces en Europe et qui donnerait une lueur d’espoir et d’avenir dans la planète (et de la planète), inversant la tendance à la droitisation du monde, à l’empire des nationalismes hystériques et des autocrates qui s’imposent aujourd’hui.
Une utopie concrète et à notre portée. Il suffit de croire et de l’exiger aux candidats, par de pétitions et de mobilisations citoyennes importantes. Si nous voulons gagner et transformer l’avenir, il faut l’assumer, et je répète : ne pas permettre à l’un comme à l’autre leader actuels de FI et du PS de se défiler de cet accord sous prétexte que c’est l’autre qui ne fait pas assez de concessions. La politique est l’art des consessions, à condition de ne pas oublier qu’elle demande aussi la vertu du courage.

« KAGEMUSHA, l’ombre du guerrier », de Akira Kurosawa (1980), un grand moment du cinéma

Ciné-philo le dimanche 11 déc 2017 à 14h20 à l’Entrepôt à Paris.

Séance présentée et débat philosophique animé par Daniel Ramirez

Kagemusha

Il y a des existences qui ne sont que l’ombre d’une autre. Mais dans des sociétés a structure hiérarchique (en sommes-nous vraiment sortis ?), lorsqu’on n’est personne, être l’ombre d’un grand personnage, d’un grand guerrier, n’est-ce pas un destin extraordinaire ? Les grands meurent aussi, c’est clair, mais lorsque tout un système stratégique et symbolique repose sur la figure de ce grand chef, sa disparition est inacceptable ; il faut un double, une ombre, ce sera le « kagemusha » (sosie). Quand on est une telle ombre, quand on s’habitue à vivre dans l’armure d’un autre, que reste-t-il de sa propre personnalité ? L’armure, ce lieu du corps symbolique, d’une certaine façon est la peau du guerrier. Rappelons-nous que le masque du théâtre grec s’appelait « persona ». Le jeu de masques, de rôles et des costumes, le jeu de mouvements et de positions, de couleurs et d’étendards, est au centre de l’esthétique japonaise de la fin du moyen-âge. Cette esthétique – et cette éthique – guerrière, qui fascine et qui horrifie, se joue des existences individuelles, les sacrifiant au dessein des volontés de puissance obsessionnelles. Elle est aussi le cadre tragique d’un formidable déploiement de passions humaines, la jalousie, l’orgueil, la vengeance, qui avancent implacablement vers le désastre. Impossible de ne pas penser à la façon dont le Japon militariste de la première partie du XXe siècle s’est aveuglé, fonçant droit dans le mur d’un destin funeste.

Kagemusha 2
Le grand Akira Kurosawa, Sensei shakespearien du cinéma japonais, déroule ce drame du kagemusha, conflit tout intérieur d’une conscience qui se sait aliénée (dépossédée) mais qui essaie d’échapper à sa condition par l’identification parfaite avec son modèle, broyée entre la petitesse et la grandeur. C’est une histoire navrante, mais l’artiste la raconte avec un tel feu d’artifice de beauté, avec un tel sens de la chorégraphie et du tragique, qu’il transcende même le contexte idéologique du Bushido nippon, et touche, en convoquant le sublime, quelque chose de l’universel. La musique, les paysages, le rythme et d’excellents acteurs font le reste. On est emporté dans les batailles et aussi dans la grande guerre intérieure, celle du destin de l’homme, qui n’est personne, mais qui est aux portes de la gloire, qui est fragile, mais qui peut mobiliser des puissances prodigieuses qui, sans la sagesse, pourtant elle aussi aux portes, ne peuvent conduire qu’à l’effondrement.
Une occasion rarissime de voir ce chef d’œuvre dans une vraie salle — comme une symphonie de Mahler dans des écouteurs de portable —, un tel cinéma ne supporte pas des petits écrans.
Un magnifique ciné-philo pour cette date anniversaire.

L’ENTREPOT,
7 Rue Francias de Préssensé, Paris 14e, M° Pernety
Entrée au cinéma 8€30, le débat est libre, dans l’espace café.

STALKER, o la quête de l’humain en « eau lourde ».

Un grand Grande ciné-philo dimanche 13 nov. à 14h20 à l’Entrepôt: « STALKER » d’Andreï Tarkovski (1979)

L’ENTREPOT, 7 rue Francis de Préssensé, Paris 14e (M° Pernety). Entrée au cinéma 8€30 (le débat est libre). Séance présentée et débat animé par Daniel Ramirez

Stalker

Toute vie humaine est un voyage initiatique, elle se présente comme un mystère et un comme un défi, semble nous dire tout l’œuvre de Tarkovski, mais particulièrement Stalker. Un mystère du doute, de la quête, de la recherche d’un espace et un temps qui aient du sens, au-delà du temps de tous les jours et de l’espace banal de réalisations pratiques. C’est pourquoi c’est un cinéma qui prend son temps, qui établit un rythme – Tarkovski parlait de « sculpter le temps » – qui nous prend dans sa temporalité particulière, qui vise une forme de transcendance. Pour en être digne de toute transcendance, il faut être capable d’aller au bout de soi-même, et d’aller au-delà du connu. Il faut défier la peur et les limites de notre entendement, mettre à l’épreuve nos connaissances et notre intelligence, toucher le fond de notre lâcheté et de nos mesquineries.

Le poète du cinéma russe s’est frotté toute sa vie artistique durant à cette mesquinerie qui voulait river l’humain à une idéologie, à un projet totalisant qui était en réalité un réductionnisme : nous ne sommes que cela, matière, chose, bons pour fonctionner, pour être administrés. C’est peut-être pour cela aussi que Tarkovski filme les corps comme en train de fondre dans la matière, principalement l’eau, les murs éventrés, la rouille, la désintégration des choses. Car il s’agit de « l’eau lourde », de la boue ontologique, là où nous sommes embourbés, happés par le poids – de nos corps et de nos misères, de l’enfermement en nous-mêmes, ce que Zarathoustra nomme « le démon de la pesanteur ».

Stalker 2

Le monde actuel, de décennies après, ne semble pas moins enchaîné à se comprendre dans la mutilation, sans une vue de sa destinée, sans une aspiration au supérieur, dépourvu de transcendance. C’est pourquoi, peut-être, pour dépasser ce carcan, il faut s’aventurer dans « la zone », et oser aller à la rencontre de notre propre fond ; tenter de traverser ce lieu énigmatique, qui comme les labyrinthes mythiques transforme les pèlerins, les perdant pour toujours ou les transfigurant, jusqu’à retrouver la « chambre des désirs », la vérité ultime de chacun. Mais aurons-nous le courage, la lucidité ?
Ce film est une longue et profonde question. Un moment privilégié de cinéma métaphysique et un sommet de l’art du XXe siècle. Comme pour les personnages dans leur difficile progression, l’aide d’un guide, d’un passeur, d’un Stalker, en l’occurrence la philosophie, peut nous être précieuse.

LE TRAUMA TRUMP TROMPE, ÉNORMÉMENT… Au secours, Spinoza, reviens !

Le résultat des élections américaines et les réactions des uns et des autres me font penser à une phrase qui souvent est attribuée à Spinoza :

« Ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre ».

En réalité la phrase originelle est plus intéressante encore :

« sedulo curavi, humanas actiones non ridere, non lugere, neque detestari, sed intelligere »

« J’ai mis grand soin à ne pas tourner en dérision les actions des hommes, à ne pas pleurer sur elles, à ne pas les détester, mais à les comprendre… »

Et la suite :

« …en face des passions, telles que l’amour, la haine, la colère, l’envie, la vanité, la miséricorde, et autres mouvements de l’âme, j’y ai vu non des vices, mais des propriétés, qui dépendent de la nature humaine, comme dépendent de la nature de l’air le chaud, le froid, les tempêtes, le tonnerre, et autres phénomènes de cette espèce, lesquels sont nécessaires, quoique incommodes, et se produisent en vertu de causes déterminées par lesquelles nous nous efforçons de les comprendre ». Spinoza, Traité Politique I, §4

Il répondait aussi à un interlocuteur (Oldemburg) qui s’inquiétait de la situation politique en Angleterre de l’époque :

« Pour ma part ces troubles ne m’incitent ni au rire ni non plus aux larmes ; ils m’engagent plutôt à philosopher et mieux observer ce qu’est  la nature humaine »

Je pense, en effet, qu’il faudra beaucoup étudier la question que ce résultat nous pose. Car c’est bien cela l’attitude philosophique. Ne pas d’emblée considérer que c’est navrant, que c’est un sale coup, encore moins s’en réjouir comme ils le font certains, avec une haine des élites (ce qui va très bien avec le populisme éhonté d’un Trump), et une certaine jouissance de la politique du pire, attitude terriblement infantile, ou de l’erreur des sondages, ou d’un certain goût de la gueule de bois, ni du plaisir de se faire peur, ni de se morfondre des malheurs du monde…  Mais considérer que ce résultat est une question qui nous est posée. Á tous les démocrates du monde, non seulement des USA.

Mais il faut bien déterminer quelle est la question :

Pourquoi la démocratie tend-t-elle à son contraire, se tournant vers de figures autocratiques ? Pourquoi les idées humanistes, l’ouverture à l’autre, l’égalité et la dignité de tous, ne sont pas majoritaires ? N’y a-t-il une confusion (incarnée par Clinton) entre modernité démocratique et néolibéralisme ? Est-il encore possible et raisonnable de présenter des candidats archi-usés, qui ont déjà gouverné et prouvé qu’ils n’ont rien résolu aux grands problèmes des gens et du monde ? N’est-il pas grand temps de changer la direction que les élites issues des grandes écoles du monde (tant américaines qu’européennes) ont imposé à la mondialisation? Nous, les humanistes (mais, le sommes encore?) les libéraux, les démocrates et les social-démocrates, les socialistes, les écologistes du monde, ne manquons-nous pas terriblement de force, d’élan, de courage, d’inspiration ? Ne souffrons-nous pas d’un manque navrant d’idées nouvelles, d’enthousiasme, de passion ? N’est-il pas normal alors que des êtres passionnels, irascibles, velléitaires, qui font appel aux parties irrationnelles, aux sentiments charnels et aux détestations primaires, aux fiertés les plus inavouables ou tout simplement au nationalisme de toujours, prennent le dessus ?

Il est grand temps de philosopher, oui, comme le penserait encore le grand juif d’Amsterdam. Ne pas se lamenter ni laisser des rires hystériques ni des petites vengeances personnelles (toujours contre les élites, les médias, les « intellos »). Ne pas laisser la voix aux frustrations, aux peurs, au rejet, au repli, à l’entre nous, à « l’ici c’est comme ça ». Car ce sont les Trump, Poutine, Erdogan, Orban, Netanyahou y qui sait demain (Le Pen?), qui gagnent.

Oui, le même processus peut arriver en Europe, en Amérique Latine, en Afrique, en Asie. Mais laissons pour l’instant les américains à leur problème, à leur démocratie, qui pour être compliquée -c’est peut-être une chance –  et à ses institutions, qui pour s’imbriquer de façon complexe ne laissent pas pleins pouvoirs au président de l’État fédéral, qui en l’occurrence à moins de pouvoirs que le président de la République française, par exemple. Inquiétons-nous, oui, de ce qui pourrait arriver chez-nous, si nous continuons avec cette manie des voies moyennes, cette politique timorée, étriquée, égoïste, et de peu d’hauteur et de peu de vision; si nous continuons à cultiver les réactions allergiques et les détestations au lieu de fortifier nos idées, de renforcer nos arguments, de potentialiser nos convictions humanistes, écologistes, universalistes, démocrates, égalitaires, hospitalières, cosmopolites – même si tout le monde ne partagera pas toutes ces expressions. Si nous ne fortifions pas nos compréhensions du monde, nos cultures et notre intellection rationnelle de l’être humain, mais aussi du côté passionnel de la politique et de nous-mêmes; oui, si nous continuons sur cette voie, tôt ou tard nous seront aussi balayées par plus fort que nous. Et nous l’aurons bien cherché.

L’avenir du monde est la grande question. Elle ne peut pas être répondue à la va vite, mais il n’est pas digne de ne pas l’aborder, en face, avec intelligence et courage.

Daniel Ramirez

VERS UNE ÉTHIQUE DES IDENTITÉS CULTURELLES. Quelques éclaircissements philosophiques

De plus en plus souvent les dernières années, des questions d’identité sont mises au centre de discussions, de polémiques, sans que tout cela ne soit bien éclairci au niveau conceptuel. On s’exprime souvent comme si l’affaire était entendue. En faisant cela, on laisse une doxa timorée et convenue s’emparer d’un sujet qui mérite bien plus notre attention. Mon hypothèse est que les questions d’identité culturelle sont si importantes (entre autres raisons parce qu’elles sont conflictuelles) qu’il faut y introduire une réflexion éthique rigoureuse[1]. Selon une idée très répandue, la possibilité de vivre ensemble, dans une société égalitaire, avec nos différences individuelles, serait compromise ou rendue difficile par les questions identitaires. L’adjectif « identitaire » même en est venu à signifier une sombre menace envers l’universalisme, la République, la modernité ou la paix sociale. Ainsi, de prises de position politiques, en général rapides, souvent craintives et parfois opportunistes, puis un fatras journalistique, des sentiments, des peurs, de la propagande, empêchent presque totalement une réflexion sereine sur ces thématiques. Pourtant, des études historiques, sociologiques, anthropologiques et politiques existent à profusion. Une éthique, néanmoins  – Que voulons-nous, que devons-nous faire face à la diversité culturelle ? Quelle est la pertinence éthique des identités culturelles ? – reste largement manquante.

Dans le monde actuel, les sociétés sont devenues de fait multiculturelles. Mais selon une idée aussi mal développée que celle de « la question identitaire », le multiculturalisme serait une option, prônée par quelques idéologues de gauche, une utopie naïve que ne produit que le redouté communautarisme. Il est vrai que dans la pensée surtout anglo-saxonne, l’idée d’une société multiculturelle a été théorisée[2], notamment au Canada, conduisant à la question de l’attribution de droits spécifiques à certaines minorités aborigènes et au Québec à la conflictuelle mais très intéressante question des « accommodements raisonnables ». S’ils existent donc des théories du multiculturalisme, elles sont largement méconnues en Europe, malgré les déclarations de certains dirigeants politiques. En revanche, et ce n’est nullement par une certaine inspiration théorique, mais du fait principalement de la décolonisation pour ce qui est de l’Europe, mais aussi de la globalisation, de la généralisation des échanges et des communications, les sociétés occidentales deviennent multiculturelles. C’est un fait sociologique, indépendamment de toute théorisation. Nous faisons comme si nous le découvrions avec alarme et gravité. Mais des sociétés comme l’Inde, des grandes ensembles en Océanie, en Chine, en Russie, ont été depuis des siècles, ou depuis toujours, multiculturelles, ce qui n’a pas empêché, même si tout ne va pas sans conflits, ni la construction nationale, ni la modernisation, ni la démocratie (dans le cas de l’Inde).

Nous n’allons pas questionner particulièrement le multiculturalisme dans cet étude, mais nous concentrer sur la question des identités, qui nous semble la notion de base pour ce qui est d’une éthique, toutefois que vivre ensemble reste un projet, une volonté et un défi pour nos sociétés.

 

Mais tout d’abord, qu’entendons-nous par identité ?

Cette question s’impose, car  ce mot d’« identité » est si fréquemment utilisé,  qui sert à bien des desseins pas tous très honnêtes, et termine par paraître plutôt opaque, tant on se sert pour refléter des images et servir des intentions plus variées les unes que les autres.

Lorsque nous parlons de l’identité de quelqu’un, nous parlons bien d’un être humain. Pourquoi ne pas dire alors, la personne, le moi ou encore l’être-là ou quelque chose de cet ordre ? Pourquoi ce nouveau mot qui vient faire résonner sa petite chanson un peu partout, dans les sciences humaines, dans la politique, dans la littérature et dans les religions ?

Disons tout d’abord que les termes le moi, le sujet ou la personne, ainsi que la conscience ou le Dasein, sont un peu trop empreints de métaphysique et représentent certaines théories de l’homme, certaines doctrines, époques et styles de pensée déterminés. Ils ont du sens dans certains jeux de langage. L’identité représente d’autres…

Chez les mathématiciens grecs, et chez Aristote, l’identité est un principe fondamental de la logique. Quelque chose est égale à une autre, qui elle est égale à une troisième, etc. Aujourd’hui, quand on entend parler d’identité, il s’agit souvent de problèmes, de conflits mettant en jeu différence ethniques, des mœurs, de religion, de sexualités… Bref, ce qui était destiné à évoquer l’égalité vient aujourd’hui nous parler de différence (!). Bien sûr, c’est parce que certains se reconnaissent comme  partageant quelque chose de commun, qu’ils se différentient des autres. La notion d’identité nous ramène ainsi à un univers de situations où il est question de différence. Ce paradoxe n’est pas qu’apparent. La bizarrerie linguistique signe une difficulté de la pensée.

Revenons au terme. Mon identité c’est moi-même, bien sûr. Mais ce n’est pas seulement en tant que moi ou en tant que personne ou auto-conscience. L’identité c’est le moi en tant que je le reconnais comme étant le même que j’étais hier et que je serai demain. C’est aussi la base de l’imputabilité des actes devant la justice. C’est ce qu’on appelle l’identité personnelle. Son étude fait objet de toute une tradition de pensée, de Locke[3] à la philosophie de l’esprit (Philosophy of Mind), et de connaissances de plusieurs niveaux, comme la pratique littéraire de l’autobiographie et la psychanalyse.

Cette conception première, qui correspond à la naissance de l’individualisme et du libéralisme a été contesté et critiqué nombre de fois, mais c’est principalement, après Nietzsche et Freud, au XX siècle, qu’elle prend ses quartiers généraux dans les sciences humaines, par la voie de William James[4], qui s’intéresse le premier à la formation de la personnalité chez l’enfant et Georg Herbert Mead, qui me à jour le caractère social et « dialogique » du moi[5], forgé dans des interactions langagières avec des autres, notamment l’entourage fortement significatif pour l’enfant.

Pareillement, une identité de groupe ce n’est pas exactement la même chose que le groupe (la somme de ses membres), mais ce en quoi les membres du groupe se reconnaissent comme membres, c’est-à-dire l’élément identificatoire. C’est le psychanalyste Eric Erikson qui étudie le premier la question de l’identité[6] à la deuxième moitié du XX siècle, en utilisant le mot avec l’acception qui est en usage aujourd’hui, avec son étude de populations d’immigrés dans l’Est des USA et de la crise d’adolescence. C’est le premier qui met en lumière les mécanismes d’identification de groupe, encore que pour lui, il s’agit principalement des aspects pathologiques de l’identité. C’est ainsi qu’on arrive, mais bien tardivement, à parler d’identité collective.

Une identité collective est une forme de construction de soi et de reconnaissance qui met en avant un ou plusieurs éléments identificatoires partagés avec d’autres membres d’un groupe. Les catholiques, par exemple, se reconnaissent par leur religion, les corses par leur origine ethnique, les catalans par leur langue, les gens du voyage par un style de vie, etc. Ces éléments signent cette appartenance à une catégorie de personnes qui se reconnaissent entre elles et qui sont reconnues (parfois stigmatisées) comme étant ceci ou cela par les autres.

Disons tout de suite que la question de l’identité – y compris celle collective – ne représente pas d’emblée une source d’inquiétude, un problème, ni encore moins une menace. On entend trop souvent des tournures péjoratives, tendant au catastrophisme, comme « repli identitaire », « reflexes identitaires » « dérives identitaires », « crise identitaires », même « identités meurtrières »[7]. Des conflits existent, bien sûr, et parfois meurtriers, hélas. Des problèmes existent, certains graves, on peut le regretter. Mais, une identité est aussi et avant tout, une dimension de la personne, une source d’estime de soi, un stade de la connaissance de soi, un facteur de reconnaissance et un élément relationnel que des gens peuvent désirer ou dont certains peuvent avoir besoin. Ce désir ou ce besoin, sont-ils légitimes ?

Il peut arriver que certains se disent, en soupirant : « Ah ! Comme tout serait plus simple si nous nous reconnaissions seulement comme membres de l’espèce humaine ! Nous sommes humains, point ; tout autre chose est une régression, un réflexe tribal, voire une névrose… ».

Possible. Mais d’un part, cette disparition des identités, si elle était souhaitable – ce qui n’est pas établi –, n’est pas la réalité. D’autre part, trop souvent, ce n’est pas vraiment l’humanité qui est invoquée, mais quelque chose d’autre : la République, par exemple – elle ne reconnait que des citoyens égaux. Ou bien, la nation – la propre, évidemment. Ou alors, l’Occident. Beaucoup de grands principes seront invoqués, en des termes bien vagues, qui ne représentent plus grand-chose et surtout pas la même chose pour tous, comme « l’universel » ou les « droits de l’homme », nous y reviendrons. Comme par hasard, il y aura des vases communicants qui tombent bien: La République française s’identifie à un idéal universel, les USA identifient leur nation à la liberté et la démocratie… universelle. Ce qui a par effet immédiat de rebuter une bonne partie de l’humanité par rapport à cet universel-là : l’universel, c’est chez nous.

La réalité est que fort peu de monde se reconnait comme purement « membre de l’espèce humaine ».  Même si cela peut être le cas, ces rares citoyens cosmopolites et universalistes auront à faire avec ceux qui ne le sont pas, qui n’en ressentent pas le besoin ou qui ne désirent pas s’identifier de la sorte, ceux qui se reconnaissent comme noires, indous, femmes, comme homosexuels, communistes ou japonais, comme indigènes, flamands ou juifs. Parfois, même si pas toujours, ces catégories seront pour ces personnes bien plus importantes que celle – extrêmement abstraite – de l’humanité.

Doit-on le regretter ? En tout cas c’est un fait.  C’est précisément pourquoi une éthique des identités semble nécessaire.

Le destin de nos sociétés modernes, qui sont devenues multiculturelles par la force des choses, comme nous l’avons dit plus haut (post-colonialisme, globalisation, migrations économiques ou climatiques) est en jeu, aussi bien que celui du monde entier. Vivre ensemble semble une nécessité dans un monde de plus en plus interconnecté et passablement surpeuplé[8]. Mais vivre en paix, nous enrichir les uns des autres, connaître et s’intéresser à la culture de l’autre, en revanche, ce n’est qu’une option. Il y a une autre : les conflits, le « choc de civilisations », l’intolérance conduisant à l’exclusion, à la haine, au nettoyage ethnique, à la guerre, avec ses conséquences, la mort, la souffrance et l’appauvrissement de millions de gens.

Pourquoi parler d’identité culturelle ?

C’est est un point important. Car si l’on parle de races, par exemple, terme qui est devenu infréquentable, ou de couleur (euphémisme pour à peu près la même chose), il s’agit de biologie, non de culture. D’ailleurs un grand enjeu de la naissance de l’ethnologie de terrain à la fin du XIXe[9] siècle a été celui de substituer la culture comme critère (et donc l’ethnie) à la race et à la biologie dans les supposés théoriques racialistes omniprésents dans la science des époques précédentes.

« Culture » vient du cultiver, comme dans agri-culture, évidemment. Ainsi, ce n’est pas seulement un ensemble d’éléments hérités du passé. Notre culture est bien de choses : langues, mœurs, styles de vie, valeurs, rites, règles, techniques, arts… Mais avant tout c’est ce que nous cultivons, et il se trouve que nous ne cultivons pas tout ce que nous avons reçu du passé. Seulement ce qui importe pour nous : pour le bouddhiste, il est important le dharma (le travail sur soi-même, son processus karmique), pour un basque ou un irlandais, sa langue, ses traditions, pour un gitan, la musique, le voyage ; ils cultiveront cela, s’inquièteront de la transmission de ces valeurs. L’identité culturelle est un plus, est une richesse, un élément de connaissance et de développement, d’épanouissement de la personnalité et des relations sociales significatives.  Chacun cultivera aussi d’autres choses, bien évidemment, et tout ceci se mélange, mais chaque ensemble culturel, avec ses matériaux et ses repères, fourni à chaque individu le milieu, le langage, le monde vécu [10]où son existence peut se déployer et chercher un sens.

C’est pour cela qu’une éthique de l’identité culturelle est importante.

Car la même dimension qui enrichi, qui ouvre des horizons, qui approfondi l’estime de soi et l’amitié, celle qui fait communauté et lien social, peut isoler, stigmatiser, marginaliser et opposer violemment des personnes et de groupes. Mais prétendre gommer les identités sous prétexte des conflits et des problèmes qu’en découlent, c’est comme vouloir résoudre les problèmes d’aérodynamique des véhicules en éliminant l’air. Les identités culturelles constituent et donnent épaisseur à la vie humaine dans sa dimension éthique.

Multi-dimensionnalité des identités.

Race, ethnie, langue, nation, religion, idéologie, genre. Les identités culturelles se déclinent dans une pluralité de niveaux –on peut ajouter d’autres, comme l’âge, le niveau social, etc. – elles conforment une trame multidimensionnelle. Nous n’existons jamais uniquement en tant que ceci ou cela, en tant que wallon, québécois, noir, zapatiste, bouddhiste, musulman, lesbienne, écologiste ou anarchiste ; nous sommes cela et bien d’autres choses. Mais ce que nous sommes à un moment donné et face à d’autres, est notre dimension identitaire. Aucune ne peut être ôtée par décret. Même si la race, par exemple est un concept réfuté par la science (génétique des populations) et abandonné par les sciences humaines, des revendications, des discours, des œuvres littéraires, des positionnements ayant trait à la couleur, comme par exemple, dans la notion de « négritude », continuent d’exister dans certains jeux de langage. Nous devons en prendre compte, comme lorsque nous faisons attention à la question de comment nommer certains groupes, ce n’est pas seulement du « politiquement correct », ou plutôt, il s’agit de passer du politiquement correct à la réflexion éthique.

Pour l’ethnie, c’est un peu la même chose, des fortes critiques ont été émises, suite à la décolonisation, montrant comment une importante partie des dénominations éthiques étaient plus ou moins « fabriquées » par le colonisateur, avec des finalités bien peu scientifiques mais plutôt de domination et d’administration. Pourtant, qu’elles soient artificielles ou modulées par la colonisation, cela n’empêche pas certaines personnes et groupes entiers de mettre l’origine (un peuple, une culture, une lignée, un mythe fondateur) au centre de leur univers d’identifications.

Qu’en est-il des nations ? Voilà une des plus fortes dimensions identitaires. Ce n’est pas parce que cela a généré les nationalismes et avec lui, les guerres que les nations sont dépassées, et même le nationalisme a une certaine légitimité (en tant que patriotisme, quand un pays est opprimé par un autre, par exemple). Les États-nations continuent à être la source de législations et du droit la plus active et l’institution de référence du politique. Ainsi, l’identité nationale, sur laquelle, des forts soupçons peuvent peser, reste une référence et a encore toute sa place, même problématique dans les dimensions identitaires de notre époque.

Même constat avec la religion ; certains se sont bercés de l’illusion d’une « sortie de la religion » ; mais le monde humain est toujours plein de croyances, pratiques, symboles et sentiments, par rapport au sacré, au supérieur, à la transcendance, à la vie et à la mort. Nous nous sommes battus pour la liberté face aux religions écrasantes et totalitaires ; c’était une nécessité. Mais la liberté n’est rien si elle n’est pas aussi la liberté de croire. Les questions de choix, de préférences, morales, sexuelles, politiques, sont aussi au centre des vies militantes, et partant, de l’évolution de nos sociétés, elles posent souvent les plus grands défis, comme on a vu récemment avec la question du mariage homosexuel. Personne ne pourrait dire que la lutte des femmes pour leur émancipation, pour être bien avancée, soit terminée. Eh bien, il y a une sorte de contradiction à accueillir dans la bienveillance cette revendication (qui oserait se dire contre la lutte des femmes ?) et rejeter d’autres dimensions identitaires. Tout au moins, il ne faudrait pas faire comme si la légitimité des unes et l’illégitimité des autres était, sans justification, une évidence. Une éthique des identités culturelles doit tenir compte de cette situation conflictuelle de dimensions identitaires qui se concurrencent les unes les autres.

La multi-dimensionnalité du monde humain est l’idée force qui préside à la construction de cette éthique. Le respect, la tolérance, le pluralisme, l’intérêt intellectuel, la curiosité et même l’amour de la diversité des modes de vie humains sont des contenus indispensables, même si aucun n’est un absolu. Une critique de l’ethnocentrisme[11] (de chacun, de chaque culture) semble indispensable. Impossible de s’ouvrir à l’autre si on le considère d’emblée inférieur, attardé ou décadent et si on n’est pas capable de se décentrer soi-même, voire se déporter de sa zone de confort intellectuel et morale. Il ne s’agit pas de penser ou de sentir comme l’autre, de se mettre à la place de l’autre, – l’empathie est souvent une naïveté ou une prétention –  mais de le comprendre. Comprendre avant de juger. Ce qui ne veut pas dire s’empêcher de juger ou de comparer, ni refouler ses préférences, mais d’articuler ses préférences dans une pluralité qui inclut les préférences des autres, de réfléchir ses jugements.

 

Relativisme, communautarisme et universalisme.

Cela entraine-t-il un relativisme dangereux et ouvre la porte au redouté communautarisme ? Nous touchons-là un exemple de comment certaines expressions sont utilisées comme des simples épouvantails, sans la moindre compréhension.

D’abord il faut savoir ce que l’on entend par « relativisme ». Le relativisme n’est pas dangereux en soi ; c’est le dogmatisme, l’ethnocentrisme et l’intolérance qui le sont. Le relativisme est un outil, un principe opératif utile. Que signifie-il ? Que les valeurs, les mœurs, les critères, les croyances et les préférences sont relatives. Qu’est-ce à dire ? Que tout se vaut (et donc, que rien ne vaut) ? Pas du tout. Cela est la version caricaturale qui ne sert que d’épouvantail et souvent de fer de lance d’une forme de traditionalisme. Le relativisme bien entendu signifie que les éléments de la vie sont compris comme relatifs les uns aux autres, qui sont en relation, qu’ils communiquent et qu’ils sont donc comparables et, en conséquence, qu’ils ne sont pas absolus.

Nous préférons ceci à cela, bien sûr, il n’y a pas lieu à s’autocensurer. Mais, il n’y a de préférence que par rapport à ce que l’on ne préfère pas, il n’y a de croyance que parce qu’on ne croit pas en tout, et de goût parce qu’on ne goûte pas de tout (cela n’a rien à voir avec « des goûts et des couleurs », dont d’ailleurs, on en discute évidemment sans arrêt). Le relativisme s’oppose à l’absolu, non pas à l’universel. L’absolu (des valeurs absolus, par exemple), le mot vient de « ab-solus », ce qui es seul, isolé ; et il s’agit d’un concept métaphysique, par exemple la substance chez Spinoza, Dieu chez Thomas d’Aquin ou le Cogito pour Descartes. Le relatif est ce qui est en relation, ce dont l’existence ne se conçoit qu’en relation. Autant dire que tout dans le monde humain est, de cette façon, relatif ; il n’y a pas d’absolu dans le monde humain qui est un monde de relations.

Qu’en est-il du communautarisme, ce nouveau « fantôme qui parcoure l’Europe » ? Et pourquoi est-il si « redouté » ? D’abord, il s’agit d’un usage déformé du mot, dont sa signification n’est pas le fait de s’isoler dans une communauté fermée (qui voudrait cela, appart certaines sectes fanatiques ?), mais une option théorique et méthodologique qui met l’accent dans le tissu social et langagier, relationnel et interpersonnel de la construction de l’être humain. Des penseurs communautariens (et non communautaristes) s’opposent au libéralisme moral et politique et à l’individualisme méthodologique (qui ne sont pas non plus des gros mots), qui privilégient l’individu comme unité de connaissance et comme source de légitimité de toute détention des droits. Il est évident que l’association relativisme-communautarisme est parfaitement capricieuse et qui nécessite de la mauvaise interprétation de deux notions.

Disons d’abord qu’il y a comme une absurdité à passer son temps à regretter « la perte du lien social », la solitude, l’atomisme et l’individualisme contemporain, et en même temps redouter et stigmatiser tout tentative naissante de faire communauté, de construire des liens, ou simplement de mettre en lumière la dimension collective, les héritages culturelles, le partage et la construction des identités collectives et à les considérer comme une peste ou une menace pour l’universalisme, la république (on avait vu que l’on commence par en faire des synonymes), l’autonomie, la modernité ou que sais-je encore… ,

Le relativisme est une position d’abord méthodologique tendant à exclure l’absolu, donc le dogmatisme et les pétitions de principe sur des supposés universalismes interprétés toujours de chez-soi. Le communautarisme est une option en sciences humaines et en philosophie politique dont le but principale est la compréhension de l’homme avec sa dimension sociale, intersubjective et collective et non seulement comme un atome isolé ou une monade métaphysique. La tentative de retisser des liens, de reconstruire de récits partagés, de se reconnaître, peut, ici ou là, être détournée par des desseins extrêmes ou sectaires, ce qui arrive d’ailleurs à toute options philosophique, mais ne doit justement pas être confondue ces dérives. Que serions-nous sans les autres, sans nos familles, sans nos frères, sans l’amitié, sans références partagées, sans symboles collectifs ? Or, c’est ça d’abord le fameux communautarisme.  C’est le pari toujours difficile selon lequel l’homme est plus lui-même et il est mieux lui-même lorsqu’il est membre d’une communauté et que cela ne l’empêche nullement d’être l’individu qu’il est, aussi libertaire et original qu’il se veuille. L’inquiétude sur le fameux « vivre ensemble » sonne bien étrange s’il ne s’agit que de vivre ensemble exclusivement au sein de la dimension identitaire que nous préférons : la République ou l’État-nation, par exemple, tout en se méfiant, voir en dénigrant tout option qui cultive le vivre ensemble au sein d’autres dimensions identitaires, qui d’autres préfèrent.

L’option contraire est atteinte par une contradiction méthodologique rébarbative : si l’être humain est d’abord ce qu’il est en tant qu’individu, comment se forme-il cet individu autrement qu’avec les autres ? Et s’il se forme et grandit grâce au rapport avec les autres, en dialogue avec les autres, comment cela se fait et quand arrive-t-il qu’ontologiquement, il cesse d’avoir ces rapports, qu’il devient quelque chose d’autre, sans lien avec ces autres qui l’on fait ? Ou alors s’est-il « fait » lui-même sans aucun rapport ? Aucune théorie du développement de l’enfant, aucune psychologie, accepterai une telle pétition de principe.

L’identité est d’abord une reconnaissance, c’est-à-dire un rapport interpersonnel d’acceptation, un « toi et moi », puis un nous. Si l’individu avec son unicité et sa différence émerge, ce n’est pas – sauf exceptions – contre cette identité dialogique  mais à partir d’elle, avec elle, au-delà d’elle. Si tout lien collectif devrait disparaître pour que l’on ne soit pas suspecté de communautarisme sécessionniste et sectaire, il faudrait opérer une véritable mutilation dans l’identité dialogique de l’homme, pour qu’il se configure, si on peut parler ainsi, en tant que monade.

Qu’en est-il de l’universel ? Si on part de la base qu’il y aurait des valeurs et des principes universels, et c’est le présupposé de base dans l’accusation contre le relativisme et le communautarisme qui les menaceraient, il faudrait qu’ils soient reconnus partout. C’est encore une fois, prendre ses désirs pour la réalité. La notion d’universalité a pu se développer et prendre son essor dans une époque (les XVII et XVIII siècles) où l’on connaissait mal les cultures lointaines et l’Europe se lançait dans une gigantesque entreprise de colonisation, qu’on a pu appeler aussi « œuvre de civilisation » et qui était cohérente avec des expressions comme « le sauvage », « les barbares », « les indigènes ». Dans des époques passées on parlait d’ailleurs, des « païens », des « gentils », et on s’en prenait à l’incroyant, au more, à l’infidèle.  Car, comme par hasard, ces valeurs et ces principes que l’on voudrait universels, ce sont les propres. C’est ce qu’on appelle l’ethnocentrisme. On n’a jamais entendu quelqu’un dire à propos de telle idée : « je ne la partage pas, mais c’est un principe universel, donc il faudra bien que je change » ; on n’a jamais vu un peuple se mettre d’accord démocratiquement pour dire qu’il faudrait que l’on change des valeurs parce qu’on est attardés, particularistes, et qu’il serait souhaitable de rejoindre l’universel[12].

L’universalisme est une tâche. Si nous tenons tellement à certains principes, qu’on les appelle les droits humains ou autrement, que nous voudrions qu’ils soient reconnus universellement, ce n’est pas pour cela qu’ils les sont déjà.

On peut dire des principes qu’ils sont éventuellement universalisables, potentiellement universalisables, mais ce n’est pas pour cela qu’ils sont universels. Il n’y a d’universel qu’en acte. Le fait de crier sur les toits qu’ils le sont ou de les prêcher dans le désert ne les rendra pas plus universels. La seule voie pour qu’ils le deviennent, c’est de convaincre, et pour ça il faut communiquer, argumenter, comparer, montrer à ceux qui ne le reconnaissent pas (et il y en a beaucoup), en quoi ils sont, non pas universels (on resterait dans une totale pétition de principe), mais supérieurs. Et pour cela il faut construire des langages communs, construire des espaces d’interaction. Il va de soi que toute forme de mépris, d’ethnocentrisme, et à fortiori de racisme, est totalement excluant pour ce projet d’universalisation, car cela implique la non-reconnaissance de l’autre.

 

Reconnaissance

Justement, dans une grande proportion des cas, nous sommes face à un défaut historique de reconnaissance. C’est ce qui a été étudié par un grand nombre de chercheurs et de théoriciens de la décolonisation, comme Franz Fanon, pour qui l’introjection du mépris du colonisateur dans l’esprit du colonisé était une arme de domination des plus efficaces[13]. Les demandes et revendications de reconnaissance sont un terrain de conflits majeurs et aussi une source de malentendus sans fin. Des communautés ou des catégories de personnes, comme les noirs aux USA, les femmes, les immigrés des ex-colonies et Europe, les indigènes, les basses castes en Inde, etc., ont été soumis, des siècles durant, à un regard dévalorisant, qui se voit souvent perpétué ou confirmé par une situation de subalternité dans les hiérarchies sociales, de pauvreté et de d’exploitation.

Un vaste champ d’études a creusé cette question, tant du point de vue politique et sociologique[14], comme philosophique[15]. Indiquons seulement que la reconnaissance, comme l’indique Charles Taylor, que « le défaut de reconnaissance ne trahi pas seulement un oubli du respect normalement dû. Il peut infliger une cruelle blessure, en accablant ses victimes d’une haine de soi paralysante. La reconnaissance n’est pas simplement une politesse qu’on fait aux gens : c’est une besoin humain fondamental »[16].  Or il se trouve que bien des conflits attribués au fameux « repli identitaire », sont à la base des questions de reconnaissance. Il suffit de voir l’importance des questions mémorielles, par exemple par rapport au génocide des arméniens par les turcs ou à la place des harkis dans la société française.

Un principe qui est une sorte de condition de possibilité du dialogue des cultures, de l’échange et le rapprochement entre des groupes et identités culturelles, est celui qui est exposé par Taylor comme une « présomption de valeur ». Il n’est pas nécessaire d’affirmer que toutes les cultures se valent, mais lorsqu’il s’agit d’apprécier, de considérer ou de comparer des mœurs, des conduites et des traditions différentes, il faut partir de cette présomption de valeur, de même que dans une procédure judiciaire dans un État de droit, la présomption d’innocence est le préalable. « En tant que présomption, la revendication est que toutes les cultures humaines qui ont animé des sociétés entières durant des périodes considérables ont quelque chose d’important à dire à tous les êtres humains »[17].

Il va de soi que ce dialogue doit être désiré, cette discussion, cette conversation entre égaux, seule possibilité de convaincre quelqu’un, ne pourra avoir que dans un terrain commun, dans un contexte, dans un moment et dans une instance de rapprochement et de confiance, parfaitement incompatibles avec l’épreuve de force et le désir, a peine voilé de certains, d’imposer ses propres convictions au monde. Un universalisme imposé est une contradiction dans les termes. Ce n’est qu’un ethnocentrisme qui a vaincu. Le préalable pour vivre ensemble est de pouvoir discuter ensemble, échanger des idées, des points de vue, des sensibilités, et cela ne se peut que sur fond de reconnaissance réciproque. Il va de soi qu’il s’agit d’une tâche de longue haleine et un tel état de choses ne peut être décrétée.

 

Identité et liberté.

On voit là, par contrexemple, ce qui est à exclure dans une éthique des identités. Il est aussi très important  d’éviter d’interpréter une identité avec les critères d’une autre, ou une dimension identitaire en fonction d’une autre.

Exemple classique : interpréter les revendications ethniques, linguistiques ou religieuses comme des menaces pour l’unité de la nation. L’identité nationales serait menacée et fragilisée par « le repli identitaire ». Cela implique de poser l’identité nationale comme lieu et référent des autres dimensions identitaires. On ne voit pas que ces pensées impliquent un présupposé majeur qui n’a en rien été démontré : que la Nation et l’identité nationales soient moralement supérieures à telle ou telle appartenance ou identification, qu’elle soit ethnique, politique, religieuse ou de genre. Mais cela reste à prouver, ce n’est pas une prémisse. La même chose pourrait être argumentée par rapport à d’autres identités, comme fût le cas dans le marxisme : l’identité nationale devait céder sa prééminence aux identités de classe. (« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »). Quelqu’un pourrait très légitimement penser que plus important que sa nationalité c’est son engagement pour l’écologie (les nuages radioactifs ne s’arrêtent pas aux frontières, comme on sait maintenant) ou sa lutte contre la domination masculine y compris par ceux de son propre pays, pour laquelle l’identification avec les femmes d’ailleurs sera plus forte.

Chaque dimension identitaire doit être prise pour elle-même. C’est un des principes d’une éthique des identités.

Le monde est en train de se remodeler de fond en comble par la globalisation, des ensembles politiques sont en train de se recomposer. La prééminence ontologique, si on peut dire, de la nation, est une chose du passé. Cela ne s’oppose pas au fait que la légitimité politique et les espaces démocratiques restent largement les États-nations, mais l’homme habite la Terre et construit un monde vécu non pas seulement en citoyen d’un État. Il y une légitimité à chercher un épanouissement spirituel dans de traditions religieuses, à approfondir ces traditions, à cultiver des langues, des musiques, des mœurs, des arts de vivre et de manières de s’aimer, des spécificités et des choix qui résultent de cette multi-dimensionnalité des identités.

Au fond, c’est à chacun de se définir et de configurer son identité, de la cultiver par un travail réflexif et par des récits et des échanges significatifs. Que l’on préfère une dimension identitaire à une autre à un moment donnée, ce n’est pas un problème, c’est une liberté ! Cela peut d’ailleurs changer, évoluer. Qu’on emboite mots et langages dans une configuration particulière à un moment donné, que l’on dispose valeurs, normes, préférences et croyances dans un agencement quelconque, c’est tout naturellement une activité de connaissance de soi et un travail de prise de position devant le monde de la personne humaine. Son identité personnelle, ses appartenances et identifications culturelles font la substance et l’écosystème de de sa vie éthique.

C’est dans ce monde à plusieurs dimensions que l’on peut sentir, penser et agir.

Cette éthique que je propose est une option forte, non une idéologie consensuelle qui suivrait « l’air du temps », ni à l’usage de tel ou tel candidat à quelque élection. Il s’agit d’une éthique de l’ouverture à l’autre, une philosophie de l’hospitalité et un humanisme de la diversité. Elle reste largement à construire. C’est une tâche et un travail dans la direction de l’approfondissement de la liberté. C’est tout l’enjeu et le défi de cette philosophie. On peut la refuser. C’est pourquoi il nous semble qu’en tant que morale, elle doit se formuler dans une série d’impératifs précis, applicables aux diverses situations ou des questions identitaires émergent. Mais il s’agira d’impératifs hypothétiques, selon la distinction de Kant, et non d’impératifs catégoriques ; c’est-à-dire, si tu veux ceci, alors tu dois cela. Si nous voulons un monde de diversité et de tolérance, de richesse de nos différences et non de choc de civilisations, de rejet et de méfiance, alors nous devons respect, reconnaissance et considération aux choix identitaires des personnes et des groupes. Et cela dans les termes que ces personnes ou collectifs les formulent, dans les champs où ils les vivent et avec la portée et la prégnance que chacun leur donne.

C’est un chantier à l’œuvre. Le monde peut devenir riche de nos diversités, ou invivable ; cela dépend de nos choix.

[1] Cet article est extrait d’une thèse de Doctorat soutenue en Sorbonne en mars 2012, « Identité culturelle et dimension éthique. Une réflexion à partir de la pensée de Charles Taylor », sous la direction d’Alain Renaut et reçue avec la mention très honorable.

[2] Un exposé pédagogique : Patrick Savidan, Le Multiculturalisme, PUF, Que sais-je, 2009. Pour une théorie libérale : Will Kimlicka, La citoyenneté multiculturelle, Oxford, 1995, Paris, La découverte, 2001. Un questionnement axé sur la société française : Michel Wieviorka (dir.) Une société fragmentée, le multiculturalisme en débat, Paris, La Découverte, 1997.

[3] John Locke fût le premier à poser la question de l’identité personnelle à l’époque moderne, dans Essais sur l’entendement humain, trad. J-M. Vienne, livre II, ch. 27 : Identité et différence, Paris, Vrin, 2001.

[4] James, William, Principels of Psychology  (1890), Dover Publications, New York, 1890.

[5] Mead, Georg H., L’esprit, le soi et la société, nouvelle trad. et intr. par Daniel Cefaï et Louis Quéré, Le Lien Social, Paris, PUF, 2006.

[6] Erikson, Erik, Adolescence et Crise. La quête de l’identité (1968), tr. J. Nass et C-L. Combet, Paris, Flammarion, 1972, Champs Flammarion, 1978.

[7] C’est le titre d’un livre d’Amin Maalouf : Les identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998, repris en Le livre de poche, 2008.

[8] Même Kant l’avait déjà pensé, qui prévoyait un devoir d’hospitalité, un droit cosmopolite. Voire : Vers la paix perpétuelle, un projet philosophique  (1795), Paris, Vrin, 2007. Et aussi : Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784), Bordas, 1993.

[9] La figure de référence est Franz Boas (1858 – 1942), considéré comme le père de l’anthropologie américaine, une de ses œuvres les plus marquantes : Race, Language and Culture (1940), New York, Maxmillan.

[10] Le concept de « monde vécu » (Lebenswelt) est pris de la phénoménologie d’Edmund Husserl, mais il inspire des développements fondamentaux chez Heidegger, Merleau-Ponty, Levinas et Paul Ricœur. Il s’agit de dépasser la trop abstraite division de moi et le monde, issue de Descartes (Res cogitans/res extensa, sujet/objet), et de penser l’existent humain en situation (Sartre), comme être au monde (Heidegger), comme co-construit avec son entourage, son milieu, en interaction avec autrui, des langages, la société, l’histoire, le monde.

[11] Le terme d’ethnocentrisme a été introduit par Claude Lévi-Strauss, dans son importante conférence à l’Unesco, Race et Histoire,

[12] Des exemples existent, mais il s’agit des opérations plutôt despotiques, voire tyranniques : la « modernisation » du Japon à l’ère Meiji ou la grande entreprise d’occidentalisation forcée de la Turquie, appelée aussi « modernisation » par Mustafa Kemal, dont on voit aujourd’hui d’une certaine façon le retour de balancier.

[13] Franz Fanon, les Damnés de la terre (1961), avec une préface de Jean-Paul Sartre, rééd. La Découverte 2002.

[14] Voire par exemple Stuart Hall, Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies, édition établie par Maxime Cervulle, trad. de Christophe Jaquet, Paris, Éditions Amsterdam, 2007.

[15] Axel Honneth,  Kampf um Anerkennung, (1992) La lutte pour la reconnaissance Paris, Cerf, coll. « Passages », traduit par Pierre Rusch (éd. or.), 2002, Folio/Essais, 2013.

[16] Charles Taylor : Multiculturalisme, différence et démocratie, Paris, Champ Flammarion, 1992, Aubier, p.42. L’exposé de la question de la reconnaissance pour une philosophie politique des sociétés démocratiques multiculturelles est particulièrement brillant et synthétique.

[17] Taylor, ibid, p. 90.

FARGO, ou la stupidité du mal

 

« FARGO » film de  De Joel Coen et Ethan Coen (1996). Séance de ciné-philo le 23/10/2016 à 14h20 à l’ENTREPOT, à Paris

Présentation de la séance et animation du débat philosophique, par Daniel Ramirez

Fargo

Nous sommes presque habitués à lire ou entendre parler des « faits divers », histoires de fric, de mensonges, de chantages, et à la fin, de morts… C’est là une sorte de « banalité du mal », mais dans un sens où Hannah Arendt ne l’entendait pas. Car là où c’est la vie humaine elle-même qui est banale, où l’argent est tout, la vérité pas grande chose et l’honneur rien, le mal suit comme une banale conséquence, comme une sorte de logique.
Souvent la métaphysique et la morale manquent cet aspect de la vie humaine, car visant trop haut, ils prennent l’humain comme un être rationnel ou étique, ce qu’il n’est que dans certains cas, parfois. Il faut oser regarder en face cette caractéristique de la violence ordinaire dont on parle rarement : la stupidité. Des êtres très souvent médiocres, avec un bricolage mental qui tient lieu d’échelle de valeurs, se livrent à de manipulations sans envergure qui tournent mal.
Ce film, qualifié de chef d’œuvre par la critique, est fait de ces non-événements, mais avec un tel enchainement que nous rentrons dedans comme les personnages, comme si certaines choses allaient de soi, comme s’il ne s’agissait pas là d’êtres minables. En dehors d’un fragile vernis, non d’humanité, mais de ce qui tient lieu, la loi, l’entêtement d’une personne et son courage, il y a une chose qui peut sauver de ce monde si glauque: l’humour. Pour ce qui est de sa variante noire, les frères Coen y excellent. Une histoire sombre mais prise au second dégrée, un scénario et un montage exemplaires, sans mentionner la bande musicale qui complète le tableau d’un des films le plus abouti des derniers décennies, devenu « film culte », au point qu’il sort aujourd’hui une copie restaurée (pourtant, il n’est pas si ancien : 1996). C’est à cette occasion que nous vous proposons ce ciné-philo pas banal, pour le cas. (Daniel Ramirez).

Pour des commentaires, voir aussi ici : https://www.facebook.com/groups/cine.philo/

L’ENTREPÔT, lieu de cultures

7 rue Francis de Préssensé. Paris 14e, M° Pernety.

Entrée du cinéma 8,30 €, le débat est libre et se tient dans l’espace café-forum de l’Entrepôt, sur la forme d’un café-philo.

NO BAILÉ CUECA

Chile-fiestas-patrias

Un país con una constitución votada democráticamente, resultado de una Asamblea Constituyente, que considere sus habitantes como ciudadanos responsables y adultos. Un país con una educación estatal gratis y de calidad, que dé verdaderamente igualdad de oportunidades a todos; un país con protección médica de calidad para todos, y que permita una existencia digna en todas las edades. Un país que negociara con justicia y coraje con sus minorías étnicas, que afrontara sus deudas históricas, un país que se sentara a la mesa con sus vecinos, según una idea de justicia y no por las conveniencia de tratados salidos de situaciones bélicas, a conversar sobre el futuro de los límites, sobre los territorios comunes, el mar boliviano y la zonas administradas internacionalmente (todo esto es posible y sería muestra de civilización). Un país que se comprometiera con la preservación de la vida natural, de las riquezas y la belleza naturales, de la biodiversidad y los equilibrios de los ecosistemas; una sociedad tolerante y abierta hacia todas las sexualidades, formas de amistad nuevas y modos de vida diferentes, que estuviera atenta a las necesidades de los débiles, los viejos, los inválidos; una cultura respetuosa de los animales y de los seres sensibles. Un país que invierta seriamente en la investigación científica, en el desarrollo de las artes, las letras y la música creativa nacional en vez de estimular la farándula y el fanatismo deportivo; un país acogedor y respetuoso de los extranjeros, despojado de racismo y de desprecio, de sexismo y de clasismo; un país que afronte su memoria con lucidez crítica y resuelva las injusticias del pasado claramente; un país que respete su patrimonio cultural y sus paisajes, y que sea capaz de proyectar el futuro entre todos sus ciudadanos, con formas nuevas de democracia local y nacional, y no solo con las maniobras y colusiones de una elite de gobernantes y ricachones que se reparten el poder.
Claro, yo celebraría un tal país, aprendería con placer a bailar cueca, refalosa y costillar, sin problemas, incluso pondría la bandera el día de las fiestas, que tal vez empezaría a llamar “fiestas patrias”, o “ fiestas matrias”, fiestas de la amistad y la solidaridad del pueblo, o fiestas de la generosidad, del amor y del orgullo de ser libres. ¡Con gusto brindaría con pisco sour o vino tinto a un país así!

 

 

TROP DENUDÉ(E), TROP HABILLÉ(E). Ou comment dissimuler l’indigence du politique avec une polémique idiote

Je ne croyais pas devoir m’exprimer sur un tel sujet si ridicule. L’été se termine, cela devrait passer, me disais-je. Mais voilà, des amis, des gens que j’apprécie, des gens de gauche se laissent piéger par ce débat surfait, une manœuvre qu’au début semblait assez sotte, mais – voilà ce qui est c’est hallucinant – qui marche. Même après la décision du Conseil d’État, qui établit le droit actuel mais ne clôt pas la polémique pour l’avenir. Vous l’avez deviné, c’est l’affaire du « burkini ».
Je viens de passer un séjour superbe dans une île méditerranéenne. Je sais, c’est une chance. Un lieu ensoleillé et baigné d’eau turquoise. Les corps dorés au soleil, beaucoup de nudisme informel. La jeunesse exhibe et jouit de la beauté des corps dans une allègre tolérance, sensualité et bonne humeur. J’adore cela. Mais c’est un lieu de vacances, et on ne voit que des personnes de classes moyennes plutôt accommodées d’Italie, Allemagne ou France. La nudité ne gêne personne. D’ailleurs la majorité ne regarde pas cette belle nudité, trop occupés par leurs portables connectés, même à la plage. bikinis mini
Cependant dans d’autres lieux du monde, et même au Brésil, contrairement aux fantasmes, ce n’est pas du tout toléré. Dans bien d’endroits on impose une « tenue descente ». Et cela est accepté : on n’entre pas en short et débardeur pour visiter une église en Italie, ni en maillot de bain dans le hall d’un hôtel, un casino, etc. tout est une question de goûts, des milieux, de codes, des cultures.
Des décennies auparavant, la longueur de la jupe a été pourtant un enjeu de tensions entre l’émancipation des femmes, le « biopouvoir », qui voulant contrôler les corps reproducteurs, l’industrie du vêtement et la mode… Finalement, la société libérale moderne se reconnait d’une certaine façon au fait que l’habit ne fait pas le moine, qu’on a le droit de s’habiller comme on veut, nudité mis à part. Et ce n’est toujours pas du goût de tout le monde, des tendances pudibondes persistent.
Mais on n’a jamais vu une réglementation venant interdire le « trop habillé », sauf dans les clubs naturistes (lieux, par définition, privés). Le fait qu’il soit obligatoire de se dénuder partiellement si on est sur la plage a de quoi étonner, si on pense que n’importe qui, homme ou femme pourrait vouloir s’y balader en costume trois pièces ou en robe du soir. Je vois mal la police venir verbaliser un Dandy en complet de lin ou quelqu’un avec une veste parce qu’il aurait froid. On arrivera à devoir préciser quel est le pourcentage de la peau qui doit rester à l’air libre pour que ce soit une tenue convenable. Traduisez : « laïque ».
Dans le cas du string, bikini ou micro-short qui sont de mise dans les plages au nord de la méditerranée, cela doit approcher ou dépasser le 95% de la peau des femmes, qui DOIT presque obligatoirement se faire caresser par le soleil, le vent et se montrer au regard de ceux qui ne sont pas sur leur portables.
Attention, pour les hommes, c’est différent : le « short » se doit d’arriver presque aux genoux. Et oui, vous n’avez peut-être pas remarqué, mais dans quelques décennies, le concept de « bermuda » a pratiquement disparu, les shorts et maillots de bain des hommes, hormis tournois de natation, n’ont pas cessé de s’allonger – bien étranges semblent les photos de joueurs de football, basketball ou athlétisme des années 60 ou 70. Je donne à dessein cet exemple un peu ridicule, pour bien montrer que les modes sont ainsi, elles n’ont pas de logique. Et qu’importe ! Ce sont des questions de goût et de pudeur, même imposés par convention ou intérêt commerciale (vente de tissus), elles finissent par s’imposer. C’est la tyrannie de la majorité dont parait Tocqueville.
Il se trouve que dans certaines cultures, on ne montre pas le corps. Pas de la même façon, ou pas dans les mêmes situations. Au japon, par exemple, très pudique en général (même si la vue du sexe n’est pas tabou de la même façon), le raffiné drapé traditionnel des kimonos, coiffes et éventails, qui ne laisse pas voir grand-chose de la peau des femmes, n’empêche pas une sensualité flamboyante et même un érotisme qui va de l’esthétique raffinée au torride très naturellement. Des sophistications équivalentes on peut trouver dans des gravures indiennes, miniatures arabo-persanes, poteries quechuas.
Et dans d’autres lieux encore, la nudité, même partielle, les corps exhibés dans la publicité, dans les villes et dans les médias, est fortement reprouvée, considérée malsaine, irrespectueuse et qui condamne les êtres humains à une marchandisation du corps. On peut être en désaccord mais il faut savoir que ces critiques virulentes existent.
Par rapport à cela certaines villes cosmopolites d’Europe se vivent, se reconnaissent, et se lisent (dans la littérature contemporaine) comme des lieux de liberté. Les sociétés démocratiques développées s’en revendiquent. Les villes cosmopolites d’Europe se vivent, se reconnaissent, et se lisent (dans la littérature contemporaine) comme des lieux de liberté. Les sociétés démocratiques développées s’en revendiquent. On peut même visiter Notre Dame ou la Saint Chapelle avec pas grand-chose sur le corps ; même si ce n’est toujours pas du goût des catholiques, on ne dit rien.
L’Europe Occidentale a conquis la presque nudité. La liberté semble être la clé de nos mœurs urbaines cosmopolites. Mais, attention, « cosmopolites » entre nous, c’est-à-dire, entre occidentaux du nord. La mondialisation, on l’a voulu, pourtant, on l’a laissé s’installer, on l’a organisé, autorisé, consenti. Sans parler de l’immigration qu’on a provoquée, par des raisons économiques. Il est donc normal qu’aujourd’hui il y ait des gens de mœurs, de croyances, de goûts et de pudeurs différents dans les mêmes espaces. On a créé des sociétés multiculturelles, même si cela ne plait pas beaucoup aujourd’hui.
La plage, sans mentionner qu’elle est soumise à la loi du formatage des corps (minces, musclés, bronzés) et de la codification des plaisirs, même si on appelle cela liberté ou émancipation de la femme, soumise à celle de la commercialisation ; produits de bronzage, de bain, lunettes, maillots, paréos, perche à selfie et autres marchandises, est le règne de la consommation visuelle des corps. Personne ne parle d’aliénation ni de servitude, d’emprise sur le corps des femmes lorsque certaines utilisent la chirurgie pour s’approcher de ce formatage ou dérèglent totalement leur alimentation.
Mais voilà qu’une personne, parce qu’elle ou sa culture viennent d’ailleurs, préfère se baigner sans montrer son corps (tout en respectant la loi qui interdit le voile intégral, entrée en vigueur en 2011 à la suite d’une polémique aussi artificielle) avec le fameux « burkini », encore mal nommé car il ne cache pas le visage ; et bien, cette tenue n’est pas considérée acceptable. Et cela malgré que cette tenue ne cache ni plus ni  moins le corps qu’une combinaison de plngée ou de surf. Pourquoi ? Parce que « religieuse ». La culture, les moeurs, les pudeurs, les modes, rien de cela ne compte; on a décrété que c’était religieux, point.
Pas de signes religieux à la plage, donc ? Mais la loi qui les interdisait à l’école, un lieu qui avait ses raisons d’être « sanctuarisé », selon le mot paradoxal qui a été employé, a fini par être acceptée et cela est très important. Il en va ainsi pour un tribunal, un commissariat, pour les fonctionnaires de l’État, car il s’agit de lieux et des métiers qui représentent la République. Maintenant, la plage représente-t-elle la République ? Les baigneuses en question sont-elles des fonctionnaires ou représentants de l’État ? C’est là qu’on touche à l’absurde, sans le talent d’un Pirandello on arrive à une situation entre kafkaïenne et ubuesque.
Qu’arrive-t-il si un curé en soutane, des sœurs carmélites, des moines bouddhistes, des franciscains ou des juifs hassidiques ont envi de faire une ballade au bord de mer ? Faut-il envoyer la police pour faire enlever habits, coiffes, chapeaux, soutanes et redingotes ? A-t-on déjà vu des scènes semblables ? Non, n’est-ce pas ? Les sommets du ridicule auraient été évidents pour tout le monde.
Burkini
Mais il s’agit de musulmans. Et de femmes ! On a donc le droit de s’attaquer à elles. Elles doivent être soumises à leurs maris, pères ou grand frères, on l’a déjà décrété. Même si elles insistent que c’est par libre choix. Ah, non ! Le choix n’est libre que s’il est celui qui nous plait. Au nom de laïcité et de l’émancipation des femmes, on se croit en droit de les obliger à se déshabiller ! Ou à leurs interdire la baignade. C’est une provocation, on l’a aussi décrété. Rien n’y fait si c’est contradictoire avec la thèse de la soumission : si c’est une provocation, c’est par libre choix, on ne provoque pas par soumission.
C’est mal choisi de justifier avec la laïcité cette agression indigne d’un pays qui s’entête de se réclamer « la patrie des droits de l’homme », car la loi de 1905 est censée assurer la liberté de conscience et la coexistence des cultes. Qu’est-ce qui est menacé si on ne montre pas le corps ? La séparation des églises et de l’État ? Nous avons vu déjà qu’on aura un peu de mal à passer la plage par un lieu de l’État, comparée à l’école ou à un tribunal. La neutralité de la République ? Pire encore, car l’affaire n’est pas du tout neutre, il est, en toute évidence, discriminatoire : un seul vêtement serait interdit, une seule communauté est visée. La liberté de conscience ? Mais si ce n’est pas permis de s’habiller comme sa conscience l’indique, où est la liberté de conscience ?
Pour ce qui est de l’émancipation des femmes, on arrive à une autre forme d’absurde : les femmes émancipées ne peuvent pas s’habiller comme elles veulent, on envoie la police pour les obliger à montrer qu’elles sont émancipées. Que diraient Olympe des Gouges ou Simonne de Beauvoir (qui portait d’ailleurs toujours un foulard) ?
Doit-on imposer par loi un pourcentage de peau minimale qui doit être découvert pour accéder à la plage (Le pourcentage maximum est connu : il faut cacher le sexe et les bouts des seins) ? Légiférer sur le corps, sur la sensualité, sur la pudeur ? Elle est belle la liberté ! Mais avec quel critère ? Quel goût ? Problème supplémentaire : il y a des allergiques au soleil, des personnes qui ont eu une alerte au mélanome, il y a même des lieux où une telle mesure serait fatale par cause de trou de la couche d’ozone (Patagonie, Australie, Afrique du Sud). On a le droit de se protéger du soleil ou du mistral mais pas du regard d’autrui.
Tout cela est aussi absurde que le fait de ne manger du porc par cause de traditions ou des croyances religieuses, pose problème, mais le faire (comme moi) par des raisons d’éthique animal ou diététiques, n’en pose pas. Pour les mêmes gestes on est soupçonné ou on ne l’est pas.burkini, police
Trop dénudée, donc ? Trop habillée ? Pas correct, pas dans la norme, hors format… Et nous osons (ou peut-être nous ne le voulons plus ?) continuer à parler d’une société de liberté ! Dans certains pays, même au moyen Orient, cela fait longtemps qu’ils coexistent des tenues « à l’occidentale », c’est-à-dire plus ou moins dévêtues, avec les tenues traditionnelles, qui consistent, en gros pour les femmes à se baigner habillées. Le « burkini » n’est qu’une façon de se baigner habillée mais avec une matière qui ne colle pas au corps et qui sèche rapidement. Une commodité, donc ; une liberté, aux dires de toutes les femmes musulmanes qui ont eu accès, inventé d’ailleurs par une libano-australienne, femme d’entreprise, émancipée, Aheda Zanetti, dont on ne trouve pas beaucoup d’information dans la presse française(1) .
En l’interdisant, on espère peut-être –cela s’appelle la politique du pire – que si c’est humiliant d’être obligées à se dénuder ou alors privées de plage, ces femmes vont devenir, par miracle, libertaires ou féministes ? Quelle naïveté ! Ou quelle mauvaise foi, c’est au choix. Il est évident qu’elles n’auront de cesse que de revendiquer un droit qu’on leur refuse, celui de porter le vêtement qu’elles préfèrent, non celui de se baigner en bikini, qu’elles ne préfèrent pas.
Tant de crétinisme n’est compréhensible que si l’on perçoit l’intention derrière. Il s’agit, à court terme, de lancer l’idée de l’interdiction du foulard islamique non seulement à l’école mais dans la voie publique. Je dis bien, le foulard, c’est-à-dire le simple « hidjab », qui couvre les cheveux, selon un usage répandu dans le monde entier. Il nous faudra revenir sur ce sujet.
Les élites politiques, totalement à sec d’idées, surtout à gauche (car la droite reste fixée : encore moins des droits pour les travailleurs, moins de service public, encore plus de déréglementation, plus de privatisation), jouant avec le feu, pensent avoir trouvé encore une veine à exploiter électoralement, avec une « laïcité de combat »(2) , qui ressemble plus à un slogan identitaire qu’a la loi de 1905. On arrivera ainsi à cliver la société dans des tensions bien au-delà de celles qu’on connait déjà ; plus d’exclusion, plus de névrose identitaire (des deux côtés), voire de violence, tuant dans l’œuf toute possibilité d’intégration de l’Islam dans une société ouverte. Est-ce cela qu’on veut ? Les surenchères vont fleurir, on les voit déjà pointer: inscrire la laïcité dans la constitution, la rajouter à la devise républicaine, interdire ceci, puis cela, rendre obligatoire ceci, contraindre. C’est une obsession, une passion triste de notre temps, qui arrive à hystériser le politique et à éclipser toute pensée économique, sociale, écologique ou géopolitique, comme s’il n y’ avait pas de problèmes autres que la religion et les bouts de chiffon.
De lors, l’équilibre, certes difficile, de la laïcité à l’école, obtenu avec travail, intelligence et conscience professionnelle, sera menacé de toutes parts, ainsi que la paix civile dans l’ensemble de la société. L’opération est parfaite pour celui qui veut confirmer la thèse du choc de civilisations, le « choc des ignorances » comme l’appelle une amie scientifique, musulmane et érudite(3) ; ou bien, pour les moins académiques, servir sur un plateau la France au Front National.
Le débat le plus bête de l’été. Que dis-je ! Des dernières décennies… Mais pas le moins nuisible.

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[1] Dans la presse espagnole on peut trouver de l’information sur elle : http://www.bbc.com/mundo/noticias-internacional-37174978

[2] La dernière trouvaille de Marcel Gauchet, http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0211218541887-marcel-gauchet-nous-allons-devoir-revenir-a-une-laicite-de-combat-2022472.php ,qui ne doit pas ignorer que l’expression était déjà utilisée par le FN : https://www.frontnational.com/2015/11/pour-une-laicite-de-combat/

[3] Inès Safi, chercheuse en physique quantique au CNRS et Polytechnicienne, dont on lira avec profit entre autres cet article :  https://blogs.mediapart.fr/ines-safi/blog/060616/amour-du-feminin-et-connaissance-au-feminin-islam-et-dialogue-euro-mediterraneen

L’OBSOLESCENCE PROGRAMMEE DE LA DEMOCRATIE, ou comment saborder le peu de marge de maneuvre qui restait au politique

Les pays ont depuis toujours, conclu des traités et signé des conventions internationales. Cela va du traité de Westphalie à la Cop 21. La liste en est fort longue. Ces accords sont élaborés et négociés par des commissions nommées par les gouvernements concernés. Dans le cadre de pays démocratiques, il semblerait normal que ces accords fassent l’objet d’un débat parlementaire et, lorsqu’il s’agit d’un sujet de première importance, qu’ils soient soumis à un référendum.

C’est en effet comme cela que les choses se sont passées pour le Traité Constitutionnel de l’Union Européenne lequel, en 2005, a fait l’objet d’un référendum. Le peuple français s’est alors largement prononcé pour le « non ». Ainsi que celui des Pays Bas. Pourtant deux ans plus tard, un nouveau traité pratiquement identique au premier a été discrètement signé à Lisbonne par tous les gouvernements européens, lesquels, se sont bien gardés de recourir à  nouveau au référendum. Sauf en Irlande, où il s’en suivit un nouveau refus. Mais le peuple irlandais fût contraint de renouveler le vote, pour corriger « l’erreur ».

L’histoire qualifiera probablement ce tour de passe-passe comme un  ahurissant pied de nez fait à la démocratie.

Il paraît que les peuples votent mal et que les gouvernements savent mieux que quiconque ce qui est bien pour eux. Compte tenu de cette logique, à quoi bon les consulter. Telle est en effet l’opinion de nos dirigeants et de nos parlementaires, lesquels se flattent pourtant –sans rire – d’être de grands démocrates.

Cette façon de faire et de penser doit impérativement cesser. Pourquoi devrions-nous accepter que la démocratie soit  ainsi piétinée ?

A l’heure actuelle, dans de nombreux pays, les peuples se voient imposer des processus aux conséquences beaucoup plus lourdes, voire irréversibles, tels que le Traité de Libre Echange Transpacifique (TPP) d’ores et déjà négocié et signé mais pas encore ratifié, et le Traité de Libre Echange Transatlantique (TTIP), connu aussi comme TAFTA, en cours de négociation.

Ces procédés reflètent un total mépris de la notion même de démocratie. C’est en effet avec consternation que nous apprenons que ces négociations se sont déroulées dans le plus grand secret. Ni les citoyens, ni les oppositions parlementaires, ni les scientifiques, ni les économistes, ni les juristes, ni les experts en droit constitutionnel n’en ont eu connaissance en temps et en heure pour pouvoir en discuter, voire s’y opposer.

On peut à juste titre qualifier de surréaliste le fait que les Etats Unis, qui sont les instigateurs de ces traités, aient imposé un protocole conçu de manière à ce que personne ne puisse prendre connaissance de l’ensemble de ce traité. En effet, ni les négociateurs ni les parlementaires européens n’ont accès au texte complet. La seule alternative qui leur ait été laissée est de prendre rendez-vous à l’ambassade des États-Unis. Au cours de ce rendez-vous, ils ne peuvent consulter que la partie du traité correspondant à leur mandat ou à celui de leur commission parlementaire, avec interdiction de prendre des notes ou de photographier les documents qu’ils ont devant eux.

Le traité, rédigé uniquement en anglais, comporte plusieurs milliers de pages.

Dès lors, comment s’étonner que les citoyens n’aient pas accès au texte, puisque même les négociateurs mandatés et les gouvernements eux-mêmes n’ont accès qu’à une partie très fragmentaire du  texte.

La question qui peut se poser : Est-il pertinent ou non de signer ces traités ?

Même en supposant – ce qui est loin d’être sûr – que ce soit une bonne chose d’un point de vue économique, il apparaît franchement absurde, irresponsable et humiliant que des gouvernements acceptent de se prêter à une telle imposture mondiale où le mot « négocier » n’a plus aucune signification.

Si ce traité était aussi avantageux que cela d’un point de vue économique, en termes d’augmentation des échanges commerciaux, de croissance du PIB, de diminution du chômage, comment concevoir que les pays bénéficiaires le refusent ? Pourquoi donc empêcher tout accès au texte, quitte à en donner un résumé compréhensible par tous. Pourquoi ceux qui veulent les promouvoir refusent-ils qu’on puisse les analyser, les soumettre à des simulations, évaluer et modéliser leur impact, bref y réfléchir et en discuter, la seule façon responsable et démocratique de décider ? Pourquoi une telle défiance envers les populations ?

Le peuple, c’est bien connu, vote à tort et à travers, il faut donc le guider. Et comme cette transaction est éminemment complexe, il est beaucoup plus simple de l’écarter totalement.

Cependant, quelques dispositions de ces traités sont parvenues jusqu’à nos oreilles. Nous savons que ces traités aliènent la souveraineté des pays qui les signent. Ils hypothèquent et pèsent lourdement sur l’avenir des sociétés humaines. C’est là un point d’une importance capitale.

Signer un accord n’a rien d’anodin, cela engage les signataires à respecter l’accord qu’ils ont signé. C’est normal, il y a toujours une certaine perte de souveraineté, qui doit être compensée par des avantages clairs et identifiables.

En réalité, nous savons très bien que ces traités ne seront profitables qu’aux grandes entreprises transnationales, technologiques, pharmaceutiques, agroalimentaire et bancaires, et plus que tout autre chose, à l’économie des États-Unis, qui luttent avec acharnement pour conserver  leur hégémonie face à la Chine, à la Russie et d’autres pays émergents. C’est avant tout d’une guerre économique mondialisée qu’il s’agit et l’objectif des États-Unis est de pouvoir vendre tout ce que ses entreprises produisent, sans entraves, aux pays signataires de ces accords.

Ces traités avantagent et protègent donc avant tout des intérêts privés, qui pourront désormais traduire devant les tribunaux des États qui souhaiteraient prendre des mesures susceptibles d’affecter les profits de ces grandes entreprises, y compris si elles portent sur l’indépendance alimentaire, le service public, l’école, la santé et bien d’autres domaines.

En conséquence, il apparaît clairement que les gouvernements des pays qui ont adhéré au TPP tout comme ceux qui souhaitent signer le TTIP sabordent, volontairement et  en toute connaissance de cause, leur liberté d’action et leurs marges de manœuvre. Il faut également prendre conscience du fait que si ces traités sont signés, ce sera de manière irréversible car  aucune marche arrière, aucun retour à la situation antérieure ne sera possible. A tel point que si un pays souhaite changer de constitution il ne pourra en aucun cas promulguer un texte qui limiterait les avantages consentis aux entreprises transnationales, dans le cadre des traités signés antérieurement

Autant le dire clairement, il s’agit là d’un véritable suicide de la démocratie !

Nos dirigeants, sans consulter qui que ce soit et  sans nous demander notre avis, sont en train de renoncer à leurs prérogatives pour en faire cadeau, purement et simplement, aux multinationales.

Qu’est-ce qui motive un tel suicide politique ? Qu’est ce qui oblige les élites politiques de nos pays à signer de tels traités ? Ont-ils à ce point besoin d’être dans les bonnes grâces des dirigeants des États-Unis ?

Cette attitude confirme surtout la prédominance absolue du mode de pensée néo-libéral des élites   du monde, qui ne parviennent pas à envisager une autre façon de développer l’économie qu’en privatisant tous les secteurs, en les livrant sans règles à la « libre concurrence », cela dans l’espoir de gagner quelques misérables points de croissance et de faire baisser le chômage d’un chouia…

Ils ne réalisent pas ou, s’ils en ont conscience ils le cachent soigneusement, que cette tournure d’esprit est directement inspirée de la philosophie politique de la droite radicale américaine (le « Libertarianism »), qui a toujours considéré l’État et le gouvernement comme des obstacles.

Le néo-libéralisme poussé à son extrême, est en réalité une sorte d’anarchie où l’état a quasiment disparu[1]. Ce qui le différencie toutefois de l’utopie anarchiste, c’est que pour celle-ci, l’éradication de l’état débouche sur une grande émancipation individuelle, alors que l’anarchie dans sa version néo-libérale libertarienne ne rend nullement l’homme libre, simplement l’État est remplacé par les compagnies transnationales qui auront conquis tout le pouvoir.

Certains films de science fiction tel que Blade Runner, avec sa toute-puissante Tyrrel Corporation, évoquent un tel univers, mais jusqu’à présent on n’avait jamais imaginé que la réalité puisse rejoindre la fiction.

Les dirigeants de nos pays sont en train de mettre en œuvre cette contre-utopie.

Il faut le dire haut et fort, l’abandon de la souveraineté des pays et du pouvoir dévolu aux états, au profit des firmes transnationales aura pour résultat la destruction programmée de la démocratie.

A quoi bon élire des chefs d’état et des parlementaires qui n’auraient plus aucun pouvoir face aux actionnaires des grandes multinationales ? Le vote deviendrait un acte inutile, et vide de sens.

Je ne peux m’empêcher de demander à nouveau à ceux qui nous gouvernent : A qui cela va-t-il profiter ? En supposant même que quelqu’un y gagne quelque chose, ce qui aura été gagné, vaut-il un prix aussi exorbitant ? Combien d’emplois, combien de points de PIB aurons nous gagné (ce qui n’est nullement certain, je le répète,) ? Et, cela peut-il vraiment justifier que l’on accepte ni plus ni moins d’enterrer la démocratie ?

Si les gouvernements en viennent à ne plus avoir à décider que la couleur de l’uniforme des  forces de l’ordre, parce que, bien entendu, il faudra beaucoup de policiers pour contenir les vagues de protestation  populaires. Par ailleurs, comment croire que les électeurs, de plus en plus tentés par l’abstention, se sentiront motivés d’aller voter ?

Le désamour dont la démocratie est l’objet vient d’une part du constat qu’ils font les citoyens de ce  que, déjà actuellement, les gouvernements nationaux ne contrôlent plus grand chose et que les décisions importantes se prennent ailleurs et, d’autre part du discrédit massif dont la politique elle-même est l’objet dans des vastes régions du monde.

Mais la politique ne va pas s’arrêter pour autant. Nous aurons toujours droit aux campagnes électorales, aux débats télévisés, aux élections, aux psychodrames nationaux, mais cela se résumera comme aux Etats Unis, à un show de personnalités, à de la politique-spectacle qui trouvera sa place entre les jeux olympiques, les tournois de tennis et la remise des oscars. Peu importe que plus grand monde ne se rende aux urnes, the show must go on.

Bien sûr, cela ne se passera pas d’un coup, ce n’est pas mon propos d’être catastrophiste, mais comment ne pas voir que la signature de ces traités va dans le même sens que tous les symptômes du dépérissement du politique.

Est-ce donc cela que nous voulons ? Est-ce donc cela que souhaitent nos dirigeants ? S’il en va ainsi, pouvons nous encore nous dire que ce sont « nos » dirigeants ?

Quels intérêts servent-ils ?  Si beaucoup d’entre eux n’ont aucun bénéfice à attendre, pourquoi ceux qui vivent de et pour la politique, choisissent ils  un système qui ôte pratiquement tout sens à cette même politique ? Où  donc est la logique dans tout ça ?

L’homme est un animal politique, disait Aristote, la politique étant pour lui, l’œuvre commune de la vie en société, la recherche de la façon sage de gouverner la cité avec justice et harmonie. Depuis une assez longue histoire, nous sommes arrivés à nous convaincre que de tous les systèmes le moins mauvais était la démocratie. Mobilisés toujours par la croyance dans le progrès moral et politique, nous en sommes restés là, pensant que les nombreuses imperfections de la démocratie (élitisme, oligarchies, inégalités, corruption, etc.) avaient besoin de temps et de volonté pour qu’elles trouvent peu à peu remède.

Nous n’avons pas vu que ce temps est peut-être en train de se terminer.

L’obsolescence programmée de la démocratie, si elle se poursuit la laissera dans son état embryonnaire, en lui substituant un système qui n’aura pas grand-chose à voir avec ce que nous connaissons de la politique, de l’autonomie, de la liberté. Il est possible que la démocratie n’ait été qu’une très brève parenthèse dans l’histoire du monde et que, dans quelques décennies on ait oublié le sens du mot  «  démocratie » ?

« Corporatio-cratie » ? « consortio-cratie » ? Quel sera le nom du gouvernement planétaire des firmes privés et groupes financiers voués à un enrichissement sans loi ni limite ? Protégés par les traités et par des États fantoches et de plus en plus corruptibles qui n’auront plus aucune autre fonction que garantir la stabilité pour permettre à cet enrichissement de se poursuivre, ils régneront sans contrepartie ni contrepouvoir.

En tout cas, cela aura été l’histoire du plus grand avortement de la culture de l’homo sapiens.

Seront-nous encore en mesure de l’éviter ?Aurons-nous le temps, la lucidité et la détermination qu’il faudra ?

 

[1] Voir Robert Nozic, Anarchy, State & Utopy (1974). Trad franç. Robert Nozic, Anarchie, état et utopie, PUF, 1988.

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